Santé mentale : que faire en cas d’éco-anxiété ?
Aujourd’hui, 2,1 millions de Français seraient fortement éco-anxieux, un phénomène notamment amplifié par les canicules et les changements climatiques. Qu’est-ce que l’éco-anxiété (ou écoanxiété) ? Comment s’en sortir quand on en souffre ou lorsque l’un de nos proches est concerné ? Nous sommes allés à la rencontre d’Aurélie Baigniez, psychologue clinicienne et doctorante en psychologie clinique pour répondre à ces questions.
Pouvez-vous vous présenter ?
Je suis Aurélie Baigniez, psychologue clinicienne, doctorante en psychologie clinique et psychopathologie. Je termine ma thèse, laquelle porte sur le désespoir et je m’intéresse aux effets du changement climatique sur la psychologie humaine.
Qu’est-ce que l’éco-anxiété ? Qui est le plus touché et pourquoi ?
L’éco-anxiété est une forme d’inquiétude relative au changement climatique et à ses conséquences sur la totalité de la biosphère. C’est une réaction normale et même un signe de bonne santé psychique, car elle témoigne de notre accroche à la réalité sauf si elle devient trop envahissante…
Parmi les plus touchées, nous trouvons sans surprise les jeunes générations, qui doivent affronter les plus grands changements et composer déjà avec un climat sociétal anxiogène : instabilité politique, sentiment croissant d’insécurité, monde du travail de plus en plus sélectif… tout en essayant de bâtir leur propre vie, sur un modèle lui-même vacillant.
Quelles sont les causes de cette éco-anxiété ?
Les causes de l’éco-anxiété sont multifactorielles.
- D’abord, il y a le constat de nos sens : ceux qui prennent un peu de recul voient les saisons changées, bousculées, et ressentent ces changements climatiques dans leur propre corps (exemple : les canicules à répétition).
- Ensuite, bien sûr, les réseaux sociaux et les médias en continu (« à sensation » comme on dit parfois) amplifient cette anxiété : ils ne nous laissent pas le temps d’assimiler une information angoissante qu’une autre vient immédiatement la remplacer.
- Enfin, la mondialisation joue aussi un rôle important. On a connaissance de ce qui se passe à l’autre bout de la Terre — par exemple un Los Angeles en feu — sans pouvoir intervenir, ce qui renforce le sentiment d’impuissance et nourrit l’éco-anxiété. Mais, heureusement, être informé a aussi un aspect positif : ça nous permet de nous préoccuper de ces enjeux et d’agir, à notre mesure, de façon durable.
Pourquoi avez-vous choisi de vous intéresser à l’éco-anxiété ?
C’est précisément en étudiant le désespoir, sous toutes ses formes, que j’en suis venue à m’intéresser à l’éco-désespoir et par la suite à l’éco-anxiété.
Face à la crise climatique, les éco-émotions nous assaillent, certaines de manière conscientes (l’éco-anxiété par exemple), d’autres plus inconscientes (comme l’éco-désespoir), impactant profondément notre quotidien et notre qualité de vie.
Dès lors, j’ai réfléchi à des solutions concrètes et profondes, non celles qui chassent simplement l’anxiété pour qu’elle revienne de plus belle à l’annonce d’un autre drame écologique.
Le but est d’arriver à trouver une position pertinente et durable, à savoir celle d’agir pour la planète tout en conservant sa propre santé mentale. C’est pourquoi je propose de transformer nos éco-émotions négatives, anxiogènes, en éco-sagesse : plutôt que de rester paralysé par l’angoisse, il s’agit de canaliser ces affects pour réfléchir et agir de manière consciente, éthique et durable.
Peut-on réduire ou calmer son éco-anxiété ?
Il faut apprendre à vivre avec la menace climatique, à composer avec, sans perdre notre équilibre psychique.
Pour cela, il faut adopter un positionnement juste : ni trop alarmiste, au risque de tomber dans la paralysie ou dans l’épuisement, ni trop négligeant, au risque de ne rien faire et de ressentir une culpabilité de plus en plus intense. Il s’agit de cultiver une sagesse écologique, d’aligner nos constats avec nos actions et d’agir en accord avec nos valeurs et une éthique respectueuse du vivant.
Cela peut impliquer le fait d’accepter de revenir sur certains modes de vie, de vivre de manière moins confortable, de manière un peu moins libre sans que cela ne nous rende forcément plus malheureux. C’est même le contraire qui peut se produire !
Sur ces sujets-là, je pense ici au travail de la journaliste et écrivaine Flore Vasseur et à son expérience de vie qui témoigne largement (et qui fait témoigner d’ailleurs d’autres personnes) de la nécessité de prendre soin de la planète aujourd’hui. Elle-même affirme que sa lutte la rend « plus vivante » que jamais. Il faut engager un travail psychique profond et durable et renoncer progressivement à la surconsommation ou au moins dans un premier temps, à une de ses facettes — (exemple : vestimentaire, numérique, ou touristique) — qui dépasse largement ce que la Terre peut nous offrir. Il faut devenir écosophe* !
* Écosophie : doctrine selon laquelle l’Homme n’est pas au sommet du vivant mais s’inscrit dans l’écosphère.
Comment faire lorsqu’on vit avec un éco-anxieux ?
Merci pour cette question. En effet, quand notre partenaire partage les mêmes angoisses que nous, c’est ambivalent : d’un côté, il nous comprend — et réciproquement — ce qui peut apaiser. Mais d’un autre côté, si son angoisse devient envahissante, je ne peux pas l’aider sans que cela intensifie ma propre anxiété.
Je pense donc qu’il faut parfois se décaler, ne pas forcément parler ou échanger sur les différents exemples largement rapportés par les médias mais plutôt unir les forces pour agir.
Je m’explique : c’est difficile de se sentir seul face à l’ampleur du défi alors, à la place d’une angoisse de couple, je propose d’en faire une force pour mieux agir. Par exemple : monter un projet écologique commun, un potager dans un jardin ou sur le balcon, acheter un tandem pour aller au travail ensemble plutôt que d’utiliser la voiture, ou créer une association à deux pour sensibiliser à ces questions. L’essentiel, c’est que le couple construise une solution qui lui ressemble, qu’il puisse entretenir et faire grandir ensemble. Et pour cela, il faut faire preuve de créativité, trouver une idée qui convient aux deux partenaires et qui contribue à changer les choses dans le bon sens.
C’est aussi cela se réaliser, parvenir à créer son propre chemin, dans et face à l’opposition, car l’enjeu et les obstacles sont de taille, on ne va pas se mentir.
Comment obtenir de l’aide ?
L’éco-anxiété met à l’épreuve nos ressources psychiques. Personnellement, je milite pour que chaque citoyen puisse avoir accès à la demande à un psychologue référent, comme il a un médecin traitant.
Aller consulter un psychologue doit devenir une pratique banale, quand l’angoisse nous envahit bien trop. Donc, en cas d’éco-anxiété qui envahit toutes les sphères de votre vie et qui paralyse plutôt qu’elle met en action, n’hésitez vraiment pas à consulter. Parfois, une ou deux séances suffisent.
Quels sont vos conseils pour gérer cette angoisse au quotidien ?
En tant que psychologue je ne conseille pas mais j’encourage ceux qui me liront à développer leur créativité, sous un angle ludique. Il s’agit de transformer votre éco-angoisse en éco-action.
Par exemple, si vous êtes talentueux artistiquement, faites une œuvre qui sensibilise. Si vous avez un intérêt intellectuel pour la recherche, produisez des écrits ou toutes formes de contenu qui peut informer la population. Si vous êtes chef d’entreprise, organisez une réunion pour miser sur l’intelligence collective afin de trouver une clef pour produire tout en respectant davantage nos écosystèmes et en attirant de nouveaux clients.
En résumé, je prône l’aspect gagnant/gagnant des démarches que chacun peut entreprendre. Peu importe la forme que prendra cette transformation : l’essentiel, c’est qu’elle se fasse avec plaisir car c’est ce plaisir qui garantit sa durabilité et constitue la clé pour affronter ses angoisses sans perdre son équilibre, sans « perdre pied ».
Eco-anxiété : les chiffres de l’étude 2025 de l’ADEME
L’ADEME, l’agence de la transition écologique, a publié en avril 2025 une étude sur l’éco-anxiété en France. En voici les principaux constats :
- Environ 31,5 millions de Français ne présenteraient aucune forme d’éco-anxiété ou seulement à un niveau très faible.
- Près de 6,3 millions seraient modérément éco-anxieux, montrant les premiers signes qu’il serait important de surveiller pour éviter qu’ils ne s’aggravent.
- Environ 2,1 millions souffriraient d’une forte éco-anxiété et autant d’une éco-anxiété très marquée, nécessitant parfois un accompagnement psychologique. Parmi eux, 420 000 risqueraient de développer un trouble associé, comme une dépression réactionnelle ou un trouble anxieux.
- Toutes les catégories sociodémographiques sont concernées par l’éco-anxiété, mais à des niveaux d’intensité variables.
- Les femmes sont davantage touchées que les hommes et le phénomène ne se limite pas aux jeunes générations, contrairement à une idée répandue.
- Les personnes ayant un niveau d’études Bac+3 sont les plus concernées par l’éco-anxiété, tandis que celles sans diplôme le sont le moins. Les retraités constituent la catégorie socioprofessionnelle la moins affectée.
- Vivre dans une grande agglomération, notamment en région parisienne, favorise l’éco-anxiété, tout comme un fort intérêt pour les questions environnementales.
Pour aller plus loin
- Notre dossier d’articles sur la santé mentale
- Santé mentale : les dispositifs pour aider les Français
- L’éco-anxiété : quand le climat inquiète les étudiants – CNRS
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